Interview accordée par l’Ambassadeur LU Shaye à TV5MONDE

2022-11-02 00:49

Le 29 octobre 2022, l’Ambassadeur de Chine en France LU Shaye a accordé une interview à TV5MONDE sur le 20e congrès du PCC, ect., voici l’intégralité de l’interview :


Journaliste 1 (J1) : Merci d’être avec nous, Monsieur l’ambassadeur. Nous viendrons avec vous sur le dernier congrès du Parti communiste chinois, sur le cas Taiwan, sur la guerre en Ukraine... Beaucoup de sujets à aborder avec vous. Mais avant cela, je vous propose d’écouter le Président chinois XI Jinping au terme du 20ᵉ congrès du Parti communiste chinois. 


« La Chine ne peut se développer sans le monde, et le monde a également besoin de la Chine. Après plus de 40 ans d’efforts incessants dans la réforme et l’ouverture, nous avons créé deux miracles : un développement économique rapide et une stabilité sociale à long terme. »


J1 : XI Jinping résolument positif lors de ce discours. Il a fixé une direction très claire. Une question toutefois, Monsieur l’ambassadeur, lors de ce congrès, on n’a pas vraiment entendu d’autres voix que la sienne, ce qui est pourtant important dans une grande démocratie. 


R : Le 20ᵉ congrès est un événement très important pour la Chine. Il se tient à un moment crucial où la Chine s’engage dans une nouvelle marche vers l’édification intégrale d’un pays socialiste moderne et s’achemine vers la réalisation de l’objectif du deuxième centenaire. Ce congrès a été très réussi. Vous dites que vous n’avez pas entendu des voix différentes, mais vous savez, le Parti communiste chinois a réussi à unifier toutes les parties du Parti et du pays pour réaliser notre objectif commun. Le président XI Jinping a, dans son rapport, dressé le bilan des activités des cinq dernières années et des accomplissements des dix dernières années du Parti. Il a aussi mis en exergue la modernisation chinoise, qui partage non seulement des points communs avec la modernisation des autres pays, mais aussi a ses propres caractéristiques. 


J2 : Est-ce que les presses étrangères étaient dûment représentées dans ce congrès. Est-ce que les journalistes étrangers qui couvraient le congrès pouvaient interviewer des députés ou des représentants du Parti ?


R : Je n’ai pas suivi les reportages des médias occidentaux, mais je pense qu’ils y étaient autorisés, parce que vous avez cette vidéo, cela signifie que les médias étrangers étaient présents dans la réunion, n’est-ce pas ? 


J1 : C’était le moment effectivement, on a ouvert aux médias étrangers. On va revenir sur nos thématiques pour avancer un peu dans ce débat. Ensemble, on va parler de Taiwan. Est-ce que la Chine pourrait un jour reconnaître son indépendance ? 


R : Non, jamais. 


J1 : C’est sûr ?


R : Notre position est claire. Résoudre la question de Taiwan et réaliser la réunification complète de la patrie constituent une tâche historique immuable du Parti. Cette entreprise correspond à l’aspiration commune de tous les Chinois et s’avère indispensable pour réaliser le grand renouveau de la nation chinoise. Mais nous adoptons en priorité la réunification pacifique, en respectant le principe dit « réunification pacifique, un pays, deux systèmes ». 


J2 : Mais les Taiwanais n’ont pas l’air d’être tous convaincus de ce souci, de se réunir avec ce qui est présenté comme la mère patrie. Et les Etats-Unis, qui ne reconnaissent pas Taiwan comme un Etat souverain, estiment que si un jour les Chinois entament une démarche pour réunifier, comme vous le dites, Taiwan à la Chine militairement, ils interviendraient. Est-ce que, selon vous, cette menace américaine peut être dissuasive sur le long terme pour Pékin ou pas ? 


R : Tout d’abord, la communauté internationale, y compris les grands pays comme les Etats-Unis et la France, reconnaissent que Taiwan fait partie de la Chine.


J2 : C’est la théorie d’une seule Chine ? 


R : Oui, le principe d’une seule Chine, presque tous les pays reconnaissent et adoptent ce principe. Ce principe constitue le fondement des relations diplomatiques entre la Chine et les autres pays du monde. Dans ce cas-là, le statu quo, c’est que Taiwan fait partie de la Chine. Maintenant, l’administration est séparée, mais c’est légué par l’histoire. Mais cela n’a pas changé la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Chine. Donc, tout à l’heure, j’ai dit que résoudre la question de Taiwan constitue la tâche historique immuable du Parti.


J2 : Est-ce que Pékin exclut l’option militaire, si jamais ? Parce que vous le savez, il y a à Taipei un gouvernement taiwanais qui s’oppose radicalement à toute réunification éventuelle avec la Chine, qui s’arme, qui a une armée assez conséquente et qui est idéologiquement très contre cette réunification. Est-ce que, selon vous, Pékin pourrait éventuellement, dans les cas extrêmes, recourir à l’option militaire ?


R : Tout à l’heure, j’ai dit qu’on adopte en priorité l’approche pacifique, cela veut dire on veut réaliser une réunification pacifique.


J2 : C’est à dire persuader les Taiwanais que c’est dans leur intérêt de réintégrer la Chine ?


R : On reste attaché au principe d’une seule Chine et au consensus de 1992 qui a été reconnu aussi par le passé par les autorités taiwanaises. Sur cette base, le gouvernement chinois est disposé à procéder, avec les partis et groupements politiques et les personnalités de différents milieux de Taiwan, à de larges consultations approfondies sur les relations inter-détroit et la réunification du pays. Mais on ne peut pas garantir qu’on n’aura jamais recours à la force. On garde toutes les options ouvertes. Mais nous ne ciblons en aucun cas nos compatriotes de Taiwan. S’il se passait des cas de séparation de Taiwan et que l’on ne pouvait pas l’empêcher par des moyens pacifiques, on devra recourir à une option non-pacifique.


J2 : Mais ça va créer une confrontation avec les Etats-Unis, confrontation directe.


R : Je pense que les Etats-Unis ne doivent pas intervenir dans cette affaire, qui est l’affaire intérieure de la Chine. 


J1 : Monsieur l’ambassadeur, il y a un calendrier dans ce dossier ou pas ? 


R : Je n’ai pas entendu de calendrier. 


J1 : En tout cas, il est sur la table.


R : Je ne sais pas. Mais le gouvernement chinois, comme l’a dit le président XI Jinping dans son rapport, va continuer à manifester la plus grande sincérité...


J1 : L’année prochaine, en 2023 ? 


R : Je vous dis qu’on ne peut pas fixer un calendrier précis. On ne sait pas parce que la situation change toujours. 


J1 : Il faudra attendre l’évolution de la situation...


J2 : Les Américains réaffirment leur opposition à cette option et disent qu’ils seraient prêts à l’empêcher, même militairement. 


R : La position des Américains est en réalité le soutien aux autorités de Taiwan pour aller vers l’« indépendance ». Nous préconisons la réunification pacifique. Mais les Américains font l’« indépendance pacifique ». Cela porte déjà atteinte à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de la Chine.


J1 : Monsieur l’ambassadeur, un mot à présent sur l’Ukraine. Si vous souhaitez récupérer Taiwan, est-ce que vous comprenez la Russie dans sa guerre face à l’Ukraine ? 


R : Sur la crise ukrainienne, la position du gouvernement chinois reste constante. Nous sommes pour le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de tous les pays, y compris l’Ukraine. Mais nous pensons qu’il faut tenir compte aussi des préoccupations de sécurité légitimes de tous les pays, y compris la Russie. Et il faut d’abord savoir les tenants et les aboutissants de cette crise, qu’est-ce qui a entraîné cette crise, pour trouver réellement la solution.


J1: « La Chine est prête à approfondir ses échanges avec la Russie à tous les niveaux. » C’est le Ministre des Affaires étrangères qui le dit. 


R : Oui, bien sûr. La Russie est notre partenaire stratégique et nous sommes tous les deux pays souverains. Nous avons le droit de développer notre relation bilatérale. Tous les pays occidentaux affirment respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Mais quand il s’agit de la Chine, de la question de Taiwan, des hommes politiques en Occident ont une autre voix. 


J1 : Est-ce que à votre avis, Il y a un front anti-Occident qui est en train de se créer en ce moment en Iran, en Chine, en Russie. Est-ce que vous le sentez ?


R : Je pense qu’il n’existe pas de front anti-Occident. Mais il existe vraiment une tendance de séparation entre le monde occidental et le monde non-occidental. 


J2 : Est-ce que les Chinois appuient le discours de Vladimir Poutine qui dit que le conflit ukrainien n’est pas seulement un problème territorial ni régional, mais qu’il pose une redéfinition d’un nouvel ordre international qui ne serait plus, selon lui, je le cite « dicté par l’hégémonie occidentale, de l’hégémonie du dollar et des GAFA » . Et que donc, avec vous, avec les Indiens ou les Brésiliens, il dit que c’est le moment de refonder le système global des relations internationales. Est-ce que vous partagez ce vœu des Russes ?


R : J’ai écouté le discours du président Vladimir Poutine. Je pense que le remodelage du système mondial dont il a parlé est plutôt le résultat de cette crise mais pas la cause. La crise ukrainienne tire ses origines dans les tensions sécuritaires régionales qui sont accumulées en Europe au fil des années. Comme je l’ai dit tout à l’heure, il faut s’attaquer aux racines de cette crise pour trouver des solutions effectives. 


J1 : Justement, je voulais qu’on écoute Vladimir Poutine, le président russe qui était très critique envers les pays occidentaux. Ecoutez. 


« La période historique de domination sans partage de l’Occident dans les affaires mondiales touche à sa fin. Le monde unipolaire tient du passé. Nous sommes à une frontière historique. » 


J1 : Voilà le discours de Vladimir Poutine. Ousmane NDIYAYE, rédacteur en chef Afrique à TV5, qui nous a rejoint. Puisqu’il a beaucoup de questions concernant l’Afrique à vous poser, Monsieur l’ambassadeur.


J3 : Monsieur l’ambassadeur, la première question est la dette. La Chine est devenue le principal créancier du continent. Les pays africains réclament à cor et à cri l’annulation de la dette. Est-ce que votre pays annule la dette de l’Afrique ?


R : Tout d’abord, je dois dire que la Chine n’est pas le créancier le plus important des pays africains. Les créanciers les plus importants sont les pays occidentaux. Les dettes que les pays africains doivent à la Chine représentent en général seulement 10%. 


J3 : 10% par rapport à quoi ?


R : Par rapport à la dette totale des pays africains. La plupart des dettes sont dues aux créanciers occidentaux, y compris les créanciers commerciaux, des institutions internationales et des pays occidentaux.


J3 : D’accord, vous connaissez les chiffres. Mais ma question, c’est que vous allez annuler la dette ? Est-ce que vous allez donner une réponse favorable à la demande des Africains ?


R : Vous savez, entre la Chine et les pays africains, nous avons un forum sur la coopération sino-africaine, le FOCAC.


J3 : Qui a eu lieu dernièrement, à Dakar.


R : Oui mais ce n’était pas un sommet, c’était au niveau des ministres. Le FOCAC a une conférence tous les trois ans. A chaque conférence, le gouvernement chinois annule toujours les dettes échues des pays africains.


J3 : D’accord, mais je me rappelle, la dernière annulation, ça faisait à peine 1% de la dette totale. C’est quasiment une annulation symbolique.


R : Mais c’est une annulation. D’ailleurs la Chine a fait un rééchelonnement ou la suspension du paiement des services de la dette dans le cadre du G20. 


J3 : Mais 1%, c’est significatif par rapport à l’ensemble de la dette africaine ?


R : Les pays occidentaux et les créanciers occidentaux ont-ils annulé leur dette sur l’Afrique ? 


J3 : Non. En l’occurrence de l’ambassadeur de Chine et je me permets de parler la dette...


R : Les dettes chinoises ne constituent pas un fardeau pour les pays africains, parce que ces dettes ont été utilisées pour construire des infrastructures qui créent beaucoup d’opportunités économiques pour les pays africains, par exemple le chemin de fer à Kenya.


J3 : Je voulais parler justement des infrastructures. La Chine a construit beaucoup d’infrastructures en Afrique. Dans certains cas, on a vu de types de contrats qui étaient échange d’accès aux ressources contre construction de grandes infrastructures comme au Sénégal. Est-ce que cette méthode est équilibrée ? Est-ce que cette méthode n’est pas une sorte de pillage de ressources africaines ?


R : Ce n’est pas du pillage. C’est un échange commercial d’égal à égal. Les pays africains ont besoin des infrastructures. Mais ils manquent d’argent. La Chine construit ces infrastructures pour eux, mais ne touche pas de l’argent tout de suite. En réalité, on achète les ressources naturelles des pays africains comme un récompense de ces projets d’infrastructures. C’est normal, n’est-ce pas ?


J3 : Merci Monsieur l’ambassadeur.


J1 : Merci beaucoup, merci à Ousmane NDIYAYE qui était avec nous sur ce plateau. Merci à vous, Monsieur l’ambassadeur LU Shaye, l’ambassadeur de Chine en France d’avoir répondu à toutes ces questions qu’on a essayé d’apporter le plus de sujets possibles avec vous. Merci beaucoup.


R : Merci !